Istanbul Manifestation journee de la femme 2016
Jugeote

La Journée de la Femme à Istanbul : Çay, Menemen et Gaz lacrymogènes*

C’est sur les hauteurs d’Eyup, quartier connu pour le café Pierre Loti qui offre une vue imprenable sur la corne d’Or, que se trouve L’université privée dans laquelle j’étudie pour mon année d’Erasmus.

Quand je suis arrivée sur le campus pour la première fois, j’en suis restée bouche bée. Construite dans une ancienne manufacture désaffectée, l’université de Bilgi ressemble plus à une boîte de techno berlinoise qu’à une école.

Ici, pas de resto U ou de Sirtaki comme à Bordeaux : c’est à coup de cantines branchées et de coffee shop américains qu’on se restaure. De la musique à la mode s’écoule en permanence des hautparleurs, stratégiquement placés aux quatre coins du campus, et de confortables coussins sont disposés dans les pelouses verdoyantes, invitant l’étudiant à une pause au soleil entre deux cours.

Les étudiants, justement, sont eux aussi bien différents de ceux du campus de Bordeaux : à Bilgi, les frais d’inscriptions représentent une fortune, et seule la jeunesse dorée stambouliote peut se permettre d’étudier ici. C’est donc en Mercedes-Benz ou en taxi que mes camarades de classe se rendent à la fac, lunettes de soleil griffées nonchalamment relevées sur le front, latte machiatto à la main.

La plupart vivent dans de grands appartements à Nisantasi, un quartier huppé au nord de Beyoglu qu’on compare souvent à Stockholm, pour son atmosphère chic et clean.

C’est donc dans cet environnement que j’ai débarqué pour un an, la tête pleine de muezzin, de grand bazar et de marché aux épices. Je me suis en fait retrouvée parachutée dans une version turque de la série Beverly Hills ; le dépaysement à bien eu lieu, mais c’était loin d’être celui auquel je m’attendais. 

Etudiante en sciences politiques, je découvre rapidement que ce département est quasi-inexistant dans cette université, plus axée sur la mode et le design. Dans mes cours, les autres étudiants sont pour la plupart des Erasmus. Moi qui pensais avoir de passionnantes conversations sur la situation politique turque, en pleine ébullition, je me fais froidement rabrouer par les étudiants locaux avec qui j’essaie d’aborder ce genre de sujet.

Un malaise s’installe systématiquement quand j’essaie de parler de la censure, de la place de la femme ou, pire, de la question kurde. Soit par manque d’intérêt (les étudiants de Bilgi étant dans leur majorité issus d’un milieu très privilégié, ils ne font pas face aux même problématiques que le reste de la population), soit par peur de la répression, tout le monde préfère éviter les sujets qui font débat.

Je m’étais donc résignée à réserver mes discussions politiques sur la Turquie à  mes amis internationaux en Erasmus, qui s’étonnaient comme moi de cette omerta qui semblait faire loi au sein des étudiants turcs.

Et puis, j’ai rencontré les filles de Bilgi Kadin. Ce groupes d’étudiantes militent pour les droits des femmes et de la communauté LGBT en Turquie, et j’ignorais totalement leur existence jusqu’au matin du 8 mars où j’ai fait leur connaissance.

Istanbul manif femmes
© Julia Kramer

Alors que je réfléchis au sujet de mon premier article pour Jugeote, je tombe par hasard sur le stand qu’elles avaient monté sur le campus à l’occasion de la journée internationale de la femme. Interpelée par ce qui semble être le premier engagement politique que je constate parmi les étudiants de Bilgi, je vais à leur rencontre.

Les filles ont mis de la musique et ont fait des pâtisseries : 

« c’est pour inciter les gens à s’approcher et créer un échange sur le droits des femmes dans ce pays »

m’explique Zeynep, étudiante en sciences sociales de 23 ans qui fait vraisemblablement partie des leaders de la bande.

Seulement, à part moi, personne ne vient leur parler. « Ici, la plupart des étudiants, filles ou garçons ne s’intéressent pas à ces questions, ils ont de l’argent et grâce à ça une liberté relativement importante »

se désole Ece, une autre fille de la bande. Elles paraissent ravies de mon intérêt pour leurs actions, et alors que je me délecte de leurs cookies vegans, les filles me racontent.

Elle commence par me parler de l’inscription sur la banderole tendu sur la table de leur stand : « Kadinlar Sokaga Oz Savunmaya » (les femmes dans la rue pour le droit à la légitime défense). L’égalité aux yeux de la loi est leur combat principal.

« L’inégalité est systématique ici. Il n’y aucun moyen d’être sûre que la police ou la justice va t’aider si tu es une fille. Une femme qui tue son agresseur sexuel dans un cas de légitime de défense va être condamnée à une peine de prison à perpétuité » continue Ece.

En effet, comme en attestent des dizaines de cas rien que pour l’année 2015, le principe de légitime défense n’est ici pas appliqué aux femmes, tout comme le viol est considéré de responsabilité partagée entre l’agresseur et l’agressée.

« Une de mes amies a été victime d’un viol, et le seul truc qu’on lui a demandé lorsqu’elle est allé porter plainte, c’est si elle était vierge avant l’agression »

me confie la jeune fille. La tenue de la victime, l’heure de l’agression (si elle était seule le soir…) ou la virginité sont autant de circonstances potentiellement atténuantes pour l’agresseur, qui peut voir ainsi sa peine ridiculement réduite. Je ne mentionne même pas le viol conjugal, qui n’est tout simplement pas reconnu comme une agression par la loi.

Elles me racontent la difficulté de se mobiliser dans un pays où il est très difficile d’exprimer son désaccord avec les normes sociales et politiques.

« L’égalité des sexes est tabou ici, comme tout ce qui touche au sexe de manière générale »

précise Ece. Les filles s’accordent cependant toutes sur la chance qu’elles ont de vivre et d’avoir été élevées à Istanbul. Istanbul arrive en tête des villes turques en terme d’égalité hommes-femmes, et reste encore bien plus libéral que le reste du pays.

« Les mariages arrangés où la jeune fille se doit d’être vierge sont encore très pratiqués  dans certaines parties d’Anatolie, partie centrale et rurale du pays, bien plus conservatrice »

raconte Zeynep.

Au fur et à mesure de notre échange, elles m’apprennent qu’elles se préparent à se rendre au rassemblement de protestations pour les droits des femmes à Taksim le soir même. Elles me proposent de les y accompagner. J’hésite : vu le contexte politique tendu, on m’a vivement déconseillé de participer à des activités politisées et des rassemblements militants. Je leur fait part de mes craintes ; quelques jours plus tôt, alors qu’elles manifestaient pacifiquement en soutien aux journalistes de Zaman (arrêtés début mars), des femmes ont été violemment molestées par la police. Ne risque-t-on pas un sort similaire ?

Les filles éclatent de rire :

« Si tu veux une expérience authentique de la Turquie, il faut que tu goûtes au çay, au menemen et au gaz lacrymogène ! »

me lance Deniz, foulard dans les cheveux et cigarette aux lèvres. Je leur demande si elles en ont souvent été victimes, et toutes acquiescent.

« Un rassemblement de quatre personnes c’est un prétexte suffisant pour qu’un policier te gaze »

m’expliquent-elles. Assez peu rassurée, je m’engage néanmoins à venir avec elle à la manifestation. Après une après-midi dédiée à la préparation des banderoles, me voilà partie pour Taksim avec cette joyeuse bande parées de violet pour l’occasion (couleur du rassemblement). Le mot « printemps » revient souvent dans les slogans peints sur les pancartes des filles. L’une d’elle guide la troupe une gerbe de jasmin à la main, référence aux mouvement de révoltes des printemps arabes, mais aussi un pied-de-nez à ce dicton populaire turque qui dit que les femmes sont des fleurs.

« C’est ton père la fleur, les femmes sont dans la rue ! »

crient les filles.

Aux alentours de 19h30, le cortège se forme à Taksim, sous les regards hostiles des policiers anti-émeutes. Mon petit groupe s’organise : distribution de sifflets, de maracas mais aussi de foulards.

« Si la police balances des gaz lacrymogènes, tu couvres ton visage avec ça et tu nous suis. On ira se réfugier dans les rues adjacentes »

me briefent-elles. Je n’en mène pas large. Le foulard anti-lacrymo est une première pour moi. La présence des caméras de L’Agence France Presse et la proximité du consulat français me rassurent un peu. Puis je me souviens de cet étudiant allemand en Erasmus ici qui s’était fait passer à tabac par la police alors qu’il prenait des photos d’une manifestation, et de celui mort dans l’attentat d’octobre dernier à Ankara, pendant la manifestation pacifique pour le droit des kurdes. Etre une étudiante européenne est loin de me garantir la sécurité.

Malgré cela, en voyant ces femmes autour de moi, de tous les âges, avec ou sans voile, qui chantent à l’unisson, je me félicite de ne pas avoir raté ça. Le cortège se met en branle, l’ambiance est à la fête : on chante, on danse, on fait le plus de bruit possible à grand renfort de sifflets et de tambourins. La foule est gigantesque : c’est au total plus de 4000 femmes qui défilent en ce 8 mars, le long d’Istiklal Caddesi, l’Avenue de l’indépendance.

Je m’étonne de l’absence d’hommes dans le cortège. Ils nous regardent passer, attablés aux cafés et restaurants de l’avenue, vaguement amusés.

« On ne veut pas d’eux ici. L’espace public leur appartient en permanence, aujourd’hui la rue est aux femmes »

me répond une militante. Ece compare le mouvement féministe en Turquie aujourd’hui aux débuts de ceux de l’Europe occidentale. En effet, cette foule me rappelle les photos des manifestations pour les droits des femmes en France dans les années 60, où ,de la même manière, les hommes étaient absents.

Istanbul hommes
© Julia Kramer

Finalement, aucun affrontement avec la police n’éclatera. Elle nous laisse passer. Des femmes ont cependant été molestées par des individus qui se sont infiltrés dans le cortège, ce qui d’après les filles, arrivent systématiquement. C’est le lot commun de celles qui refusent de se taire, et qui osent braver la loi du silence sur l’inégalité des sexes.

« Les changements pour lesquels je me bats, je sais que ce seront peut-être mes petits-enfants qui les verront »

me dit Ece alors que la foule se sépare aux abords du quartier huppé de Galata.

« L’oppression qu’on dénonce ce n’est pas couvrir sa tête d’un voile, ce qui n’est d’ailleurs pas nécessairement un signe d’oppression. Ce qu’on dénonce c’est le discours qui empêche les femmes de faire ce qu’elles veulent. «Sous prétexte qu’elles doivent être « respectueuses » : de leurs frères, leurs pères, leurs maris… Le « respect » c’est la justification qui est donné pour nous priver de liberté ».

Elle me raconte qu’à peine une semaine plus tôt, alors qu’elle embrassait son petit ami dans un restaurant, le serveur les a sommés d’arrêter, arguant que c’était un établissement familial et qu’on attendait d’eux une conduite plus « respectueuse ». 

« Tout le monde se donne le droit de faire la police maintenant » s’énerve Ece. « Je n’ai pas envie de quitter mon pays, mais ce serait le meilleur scénario possible pour moi, et pour nous toutes. Quand on voit comme le système éducationnel est de plus en plus basé sur la religion, on se dit que les années qui arrivent vont être de pire en pire»

conclut-elle. Les filles de Turquie, dans leur combat acharné, me rappelle que rien n’est jamais acquis. Il y’a à peine une dizaine d’année en Turquie, l’égalité des sexes et les libertés individuelles existaient bel et bien. C’est pour des droits que leurs mères avaient déjà obtenus, mais qui ont été supprimés ces dernières années, que les filles doivent de nouveau se battre. Et au vu de la situation, c’est avec de moins en moins d’espoir qu’elles le font.

Source http://www.turkishforum.com.tr/content/
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* Thé, omelette et gaz lacrymogènes