Jugeote

Je suis seul avec une envie qui ne se fabrique pas

NOUVELLE SONORE 16

Depuis une semaine je cherche une paire de chaussures. Je désespère. Jusque là, je trouvais très bien à me chausser chez Doc Martens avec plus ou moins de trous, je trouvais très bien à me chausser auprès d’une marque italienne dont je n’ai jamais vraiment cherché à retenir le nom.

Toutes m’ont accompagné les unes après les autres. Ces derniers temps il y a pourtant un léger mieux en matière de chaussures pour homme. Il n’y a pas si longtemps elles étaient juste immettables. Personne ne s’en plaignait. De nombreuses fautes de goût trébuchaient, marchaient ou avaient rendez-vous avec moi.

Beaucoup trop vivent encore parmi nous; celles par exemple, avec la semelle en caoutchouc qui remonte sur le dessus du pied. Il y a des types qui se sont dit, la matière du dessous ne coûte rien faisons-la progressivement monter au dessus du pied, gagnons millimètre par millimètre ces espaces de cuir pour améliorer notre marge nette. Il y a aussi celles qui rebiquent, qui curieusement sont portées par des gens dont je peux être certain que je vais les haïr presque immédiatement.

Puis il y a ces pompes parfaitement accordables avec une journée type, telle : Nissan Qashqaï, parking, ascenseur, bureau de cadre, ascenseur, dix mètres de trottoir grand maximum, sol de restaurant, dix mètres de trottoir à nouveau, ascenseur, bureau de cadre, machine à café, ascenseur, parking, Nissan Qashqaï, parking, ascenseur. Une journée qui ne rencontre aucune poussière, aucune embûche, peut-être seulement lors d’un malheureux week-end dans la Sarthe.

Il n’y a pas encore si longtemps, l’actualité fashion du pied était la bottine noire vernie comme un Trench Coat de pute. Franchement, à part Elton John et Frédérick Beigbeder qui pouvait porter ça ? Sans tomber non plus dans ces bottes telle que la Tony Lama; la cowboy boots fabriquée à El Paso dans le Texas. Là où le modèle d’origine utilisait un cuir adapté pour ceux qui allaient la porter, l’abîmer, l’user, la rayer, tous les modèles actuels sont sages, lisses, aseptisés, prêts à imploser sur un sol qui n’est pas parfaitement stable.

Nos pompes en 2015 doivent briller. Porter une paire de bottes qui brillent c’est comme laver un punk et le relâcher dans Sloane Square pour qu’il soit proprement déguenillé. Il y a des trucs qui ne se font pas. Je vais peut-être en arriver à me fabriquer ma propre paire.

Mais d’ici là, je voudrais me chausser i’m lost, je voudrais une ligne de cuir pensée i’m lost, je voudrais que la peau soit souple i’m lost, que la peau soit terne i’m lost, qu’elle ne soit pas déjà usée, je saurai très bien le faire moi-même i’m lost, que la semelle large épouse vulgairement l’asphalte i’m lost, que les coutures tiennent i’m lost, que le modèle soit classe sans être mondain i’m lost.

Je suis seul avec une envie qui ne se fabrique pas. J’ai réécouté « Des visages des figures » de Noir Désir. J’ai le hoquet I’m lost. Un hoquet juste avec une grâce virulente, un hoquet prêt à m’éveiller faisant de ce mécontentement terre à terre, un prétexte et condamner finalement toutes ces merdes que l’on nous vend, un hoquet posé comme devant un tank pour la postérité, un hoquet bavard, ciselé, telle une longue plaie sociale exhibée fièrement sourire aux lèvres et regard droit face aux chiens qui surveillent… nos consommations, un hoquet déchiré porté par un chapelet d’arpèges en jean, une danse morte que l’on se plait à danser quand même, un hoquet tel un folklore chromatique offert comme une soupe par le Secours Populaire, comme une brique de lait par les Restau’ du cœur, un hoquet tendu et fertile…

…finalement j’ai continué à marcher, observant le bas, ce désert enfumé où les laves, jetées comme des scories de forge, présentent sur un fond noir leur écume blanchâtre, tout à fait semblable à des mousses desséchées. (Chateaubriand)

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographie / Textural-Ethics-by-Daniel-Harden-for-CHASSEUR-MAG’ – http://chasseurmagazine.com/

Noir Désir / i’m lost album Des visages des figures 2001 – Barclay Records

« Un hoquet juste avec une grâce virulente, un hoquet prêt à m’éveiller faisant de ce mécontentement terre à terre, un prétexte et condamner finalement toutes ces merdes que l’on nous vend« 

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Serial Blogueuse Chartrons BordeauxIsabelle Camus (comme Albert) née un 13 juillet (comme Simone Veil). Blogueuse en série, obsédée textuelle 100% éclectique, le nez au vent, uniquement à vélo ou à pied, je me plie en quatre pour te faire découvrir Bordeaux (mais pas que) en mode Culture, Écologie, Quartiers et Cause des Femmes.
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