Jugeote

Et puis un soir j’ai compris les raisons de leur présence à toutes ici bas

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NOUVELLE SONORE 18

En bas de chez moi, lorsque j’avance le cou, lorsque je jette mes yeux à travers la fenêtre, j’y vois un sol qui ne se trouve pas être un sol mais le toit d’un Supermarché. Le sol, le vrai sol, est plus bas encore.

Si j’avais envie de faire cet effort d’imagination, j’y verrais par transparence des gens pousser leur caddie, s’entrecroiser, remplir des poches transparentes d’aliments non packagés, désorganiser des étagères. Si j’avais envie de pousser cet effort d’imagination plus loin encore, je comprendrais alors le mécanisme qui entraîne chaque consommateur d’un produit à l’autre. Je comparerais le dessin des trajets d’une journée entière laissé sur le sol avec ceux des journées précédentes, j’établirais des comparatifs, des hypothèses, je dégagerais une conclusion comme quoi l’entrecroisement des trajets le vendredi est plus abstrait que celui des autres jours de la semaine.

En face de moi, un immeuble de deux étages plus bas que le mien. De temps à autre, j’observe furtivement les familles passer d’une pièce à l’autre, ranger une chambre, aspirer une chambre, étendre leur linge, poser sur une table basse leurs pieds, leurs ongles rouges à sécher, morceler leurs conversations, arroser leurs plantes, consumer leurs cigarettes, consumer leurs mails, inviter d’autres gens, fermer leurs fenêtres, tirer leurs rideaux, éteindre leur lumière.

Depuis quelques semaines des peluches recouvrent le toit du Supermarché, par dizaine; un tigre, un éléphant, une souris, un zèbre, une girafe, un pélican, un caribou. Moi, en haut, au troisième étage, je n’ai presque plus de raisons de croire que je suis celui qui habite cet immeuble, mais sans doute, moi aussi, une de ces peluches pas encore défigurée comme celles de Mark Nixon. Je me suis demandé comment toutes ces peluches avaient réussi à atterrir là. Je me suis demandé pour quelle raison un enfant se serait séparé d’elles autrement que pour expérimenter le jeté d’une peluche dans le vide, pour quelle raison un parent se serait séparé d’elles autrement que pour se défaire d’une colère qui aurait pu en amener une plus grave.

La semaine dernière j’ai jeté un zèbre que j’avais trouvé le matin même près d’une poubelle dans la rue. Chaque jour je l’observe, il a l’air de bien s’acclimater avec les autres. Et puis un soir, j’ai compris les raisons de leur présence à toutes ici bas.

Ce jour là, j’avais ouvert en grand les fenêtres pendant vingt trois minutes et trente deux secondes, ce jour là je laissais s’échapper et se percuter l’écho du Meddle des Pink Floyd sur le moindre obstacle extérieur, le moindre mur, le moindre plumage d’oiseau perché. Un morceau du Floyd à besoin d’espace pour s’élancer, nous revenir et nous étreindre. Au terme de ces vingt trois minutes et trente deux secondes, lorsque le paradis s’est tu, je me suis retrouvé seul face à l’immeuble d’en face et une conversation venant de l’extérieur est parvenu jusqu’à moi. L’échange vocal de deux enfants.

J’ai alors plongé ma tête et, en une fraction de seconde, j’ai tout compris. La première des voix provenait du petit immeuble d’en face, celle d’une petite fille dans sa chambre au premier étage. La seconde des voix, était celle d’un petit garçon provenant de mon immeuble dans sa chambre au premier étage. Chacune de leur fenêtre se faisait face, chacune de leur conversation reliée a aucun satellite, atterrissait dans l’espace douillet et moquetté de l’autre, chaque mot était lancé et rattrapé comme il pouvait, chaque réponse était renvoyée et rattrapée comme elle pouvait, chaque peluche avait dû être envoyée de la même façon, échangée pour une autre comme on échange son appartement sauf que trop souvent, ces échanges inoffensifs rembourrés, à quatre mètre de distance, percutent le bord de la fenêtre et ne parviennent pas à passer de l’autre côté.

Moi, j’étais au-dessus, cinq mètres plus haut, j’étais une feuille de baobab en jean chahuté par le vent. Toutes ces peluches au sol m’ont rappelé toutes ces fois où, les paquets que j’avais attendus avec enthousiasme n’étaient jamais arrivés jusqu’à moi, toutes les fois où la poste avait décédé mes attentes, pas un seul testament qui officialisait la disparition soudaine de l’un d’entre-eux et qui me soit envoyé aimablement.

Une pièce jointe par mail a toutes ses chances d’arriver, un téléchargement en peer-to-peer a toutes ses chances d’arriver, les mots lors d’une conversation ont toutes leurs chances d’arriver, un spam d’électroménager a toutes ses chances d’arriver, une peluche tigre, un éléphant, une souris, un zèbre, un pélican, un caribou, un ourson rose, une girafe lancés par un bras de six ans ont toutes les chances de buter sur les parois métalliques d’une fenêtre, sur une gouttière, sur une façade lisse et de chuter sur le sol qui n’est pas un sol, mais un territoire particulièrement coloré d’objets transitionnels inoffensifs.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographies / Much Loved de Mark Nixon

Echoes / Pink Floyd / alb. Meddle /Harvest / 1971

“Depuis quelques semaines des peluches recouvrent le toit du Supermarché, par dizaine”


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Isabelle Camus (comme Albert).
Née un 13 juillet (comme Simone Veil).
Blogueuse en série éclectique.
Storyteller chevronnée et vélo reporterre aguerrie. À la force de mes mollets et à la pointe de mon stylo, je m’applique à mettre en lumière avec style et sens, sans vendre mon âme aux algorithmes, tout en caressant le SEO dans le sens du poil, celles et ceux qui font bouger les lignes.
C’est ainsi qu’au fil de mes rubriques et de mes partis pris, je parle :
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