Jugeote

Nous sommes tous à notre façon une supercherie | nouvelle sonore 06

Une semaine globalement identique à n’importe laquelle des semaines vient de passer, dont la matière journalière était une sorte de long tube vide semblable à l’abdomen d’un zooplancton bioluminescent. Un appartement éclairé, le mien, au milieu d’autres, les vôtres.

Puis s’en est suivi un trajet, la vision de ma roue avant qui cut l’asphalte et qui laisse les jours de pluie une ligne finement crantée, reliant sans interruption la porte bleue de mon entrée d’immeuble à une porte d’une autre couleur. En quelque sorte, je suis une bobine de fil bleu habillée en noir. Nous sommes tous à notre façon une supercherie. Je me suis aperçu qu’en fait il n’y a pas vraiment plus d’élans fraternels entre vélo-cyclistes qu’entre, par exemple, des personnes portant des baskets blanches, qui se croiseraient, qui se rencontreraient et qui s’arrêteraient systématiquement pour se dire bonjour, échanger leur point de vue sur l’état du sol, l’élasticité d’un revêtement à l’autre bout de la ville qui mériterait une promenade.

Nous sommes beaucoup trop nombreux pour tous reconnaître l’appartenance de l’autre dans ce qui semblerait être, nos convergences utiles. A vélo, il faudrait pour cela rouler d’une seule main, avec l’autre continuellement prête à saluer un confrère perché au dessus du sol. Donc non, aucune solidarité, aucun salut, signe de la main, du menton, aucune conversation à un feu rouge non plus. Du coup, je me déplace en courbes plus ou moins gracieuses entre des gens qui paraissent partir en croisade, qui mangent des chocolatines en téléphonant, qui éclairent les rues piétonnes de leur abominable tee shirt blanc I Love NY.

Ce soir-là, j’entamais cette même courbe pour venir freiner devant ma porte où bivouaquaient des bières à proximité d’un groupe de jeunes punks qui étaient venus s’écraser devant chez moi. Un périmètre sécurisé NO FUTURE d’au moins seize mètres carrés. L’un d’eux ma ouvert la porte, genre de groom iroquois installé dans des Rangers délassées. A côté d’eux, des chiens comataient allongés de tout leur flanc sur le bitume probablement à avoir trop pogotés de toutes leurs pattes la journée entière. Je trouvais que ça commençait par faire beaucoup tous ces trucs qui venaient s’écraser dans ma journée. En effet, quelques heures plus tôt, nous avions rendez-vous avec un client, une sorte de météore basque radioactif d’une cinquantaine d’année qui, trois heures après son arrivée continuait encore d’irradier notre espace. Un escadron commando en chemisette totalement insoupçonnable d’être aussi nuisible. Une anomalie chromosomique dont l’adn ressemblait à peu de chose prêt au jeu Simon de 1974, bloqué sur rouge et vert.

Une confusion humaine qui si elle se démultipliait ferait imploser l’univers. Un météore basque s’est écrasé dans notre espace de travail et on s’en serait bien passé. Je vous avoue qu’une idée m’a traversé l’esprit et pour laquelle je n’étais pas contre, voire même plutôt favorable; que ce territoire soit découpé comme un carré de réduction sur une boite de pizza, pour être posé et collé bien ailleurs, comme sur une planète lointaine qui accepterait qu’une nation la représente au beau milieu du système solaire.

Durant tout le début de la soirée je suis resté très attentif à ce que la moindre chose ne s’écrase plus à proximité de moi. J’ai quand même pris le risque d’aller relever le courrier que j’avais oublié de prendre après que mon groom punk m’ait ouvert la porte d’entrée. Je suis descendu, j’ai ouvert la boite aux lettres, un petit courrier matelassé m’attendait. Je l’ai ouvert avec les mains, puis, avec les dents, puis, avec un cutter et j’ai récupéré ce livre « Mémoire année zéro » que j’avais commandé. Un peu plus tard j’étais là, sur mon canapé, tentant de mètre en pratique simplement le titre du livre ! J’étais là, et j’observais tout et rien comme ces quelques pièces de monnaie que j’avais posées sur la table amalgamées avec des bouloches bleues claires provenant de la poche intérieure de mon jean.

Au milieu de ce tas, 50% polyamide 50% Laiton, mon regard s’est posé sur une petite boulette de papier quadrillé. Je l’ai prise entre mes doigts, tout en la défroissant j’ai commencé à apercevoir écrit au stylo « Sweet, puis Sweet Little, puis Sweet Little Pretty Thing » Visiblement mon expérience de mémoire année zéro, expérimentée quelques heures avant sur le titre de couverture de mon nouveau livre, n’avait pas vraiment fonctionné, puisque je me souvenais très précisément quand, où et par qui ce bout de papier, qui avait une vie pliable avant d’être froissé, m’avait été remis.

Quelques mois plus tôt, dans le quartier du Raval à Barcelone, un air entêtant et démodé sortait d’une friperie tout à la gloire des vêtements qui avaient été portés par d’autres. Je suis rentré à l’intérieur séduit par un pull moche qui était pendu là à l’entrée et que je trouvais très beau mais qui n’existait qu’en taille S. Alors que j’aurais dû sortir presque immédiatement, je suis resté sans bouger, sans aucune autre intention d’achat durant 3 minutes et quarante secondes, là,  le regard éclairé et posé sur rien, là, juste à écouter cet air de musique qui était probablement les meilleurs minutes d’une journée pourtant déjà éblouissante. J’ai demandé à la jeune teddygirl qui mangeait sa glace, quel était ce morceau qui passait; elle a déchiré une petite feuille blanche quadrillée, elle a attrapé un bic et écrit Sweet little Pretty Thing de Crazy Cavan.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographie / Azahara Fernández.

“je me déplace en courbes plus ou moins gracieuses entre des gens qui paraissent partir en croisade, qui mangent des chocolatines en téléphonant, qui éclairent les rues piétonnes de leur abominable tee shirt blanc I Love NY.”

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Isabelle Camus (comme Albert) née un 13 juillet (comme Simone Veil). Blogueuse en série éclectique, obsédée textuelle assumée, vélo reporter rébiolutionnaire, à la pointe de mon stylo, je me plie en quatre pour te faire découvrir Bordeaux (mais pas que) en mode Culture, Écologie, Vie de quartier, Cause des Femmes et Bien-être animal
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