Jugeote

J’aurais raconté mon voyage aux autres qui se seraient dit que raconter un voyage aussi ordinaire était une perte de temps

NOUVELLE SONORE 07

Ce midi, j’ai observé des mouettes posées sur la surface de l’eau se laisser dériver. Je me suis demandé si elles se rendaient compte que posées sur cet instant immobile, elles reculaient de plusieurs mètres. Je me suis interrogé si dans leur position je ne me serais pas dit, tiens, le paysage s’est remis en marche.

Je me suis imaginé à leur place ainsi dériver, assis sur l’eau, n’ayant que cela à faire de ma journée, peu importe où le courant m’aurait transporté. J’aurais échoué sur une rive, j’aurais passé la nuit abrité sous un ponton en compagnie d’autres personnes dérivantes, je me serais collé à elles, j’aurais mangé quelques trucs au sol qui m’auraient paru appétissants, j’en aurais ramenés pour nourrir ma famille qui, en mon absence, se serait crue dans l’impossibilité de faire cuire quoi que ce soit sur notre souche à induction. J’aurais raconté mon voyage aux autres qui se seraient dit que raconter un voyage aussi ordinaire était une perte de temps. J’aurais mis à sécher mes vêtements blancs trempés, je me serais nettoyé les pieds d’un coup de langue, j’aurais croqué une ou deux araignées avant de me pencher pour boire et m’endormir sur un fil à linge pendu dans la diagonale de l’espace.

Durant tout ce temps où mon imagination élucubrée débordait de ma simple condition humaine, assis sur ce banc à fixer à la fois l’eau et l’horizon boueux, j’ai choisi ce qui m’est parut être une bande son parfaitement adaptée à ces moments qui défilaient ou qui restaient fixes devant moi, à savoir cette comptine de Lady And Bird. Autour de moi les attractions mobiles de la réalité à laquelle je m’étais extrait œuvraient à la fois en parfait silence et en parfaite inutilité. Les gens qui marchaient, qui passaient, n’étaient que des gens qui marchaient, qui passaient.

Le trajet linéaire des bus, des tramways tout autant la succession des automobiles, (l’horizontalité) des avions de ligne, la solidité des bâtiments, l’urbanisme cimenté, les fondations élevées, les délimitations, les pointillés, les dénivellations, les lueurs clignotantes, les architectures vitrées, les dialectes bicolores, les lettres extrudées, les câbles, tout cela s’effaçait et la seule poésie n’était autre que l’immobilité de ce ballet de mouettes dérivantes sans y porter cas.

Mes oreilles obstruées de la réalité ambiante recevaient une autre conversation intime, celle des voix de Keren Ann & Bardi Johannsson qui semblaient être le générique d’un film qui passait au même instant, une énumération douce et pastorale de chaque chose qui rentrait dans mon cadre délimité de 360 degrés. La moindre brindille, poussière, le moindre éclat, le moindre tétrapode, la moindre vapeur d’eau, la seule ombre…

J’ai éteint.

La réalité à immédiatement repris sa place, tout ce qui venait de me tenir en éveil durant trois quart d’heure avait disparu; à la place, des axes circulant transportaient des gens colorés assis confortablement dans un amalgame de toux motorisées, les plannings de chacun se tissant entre-eux jusqu’à former un canevas surréaliste, rien ni personne ne semblant dériver. Pour cela il faudra attendre, attendre la nuit pleine, le noir transpercé de comètes jaunes et rouges glissant sous des tunnels, sur des bitumes scintillants, et croiser une âme désolidarisée de son corps, s’immobiliser, parlant seule, tituber et dériver comme une mouette.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Margaret Durow Photographie

“Les gens qui marchaient, qui passaient, n’étaient que des gens qui marchaient, qui passaient.”

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Isabelle Camus (comme Albert) née un 13 juillet (comme Simone Veil). Blogueuse en série éclectique, obsédée textuelle assumée, vélo reporter rébiolutionnaire, à la pointe de mon stylo, je me plie en quatre pour te faire découvrir Bordeaux (mais pas que) en mode Culture, Écologie, Vie de quartier, Cause des Femmes et Bien-être animal
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