© Sevan Selvadjian
What a biotiful world

La bio story de Raymond Santo

 © Sevan Selvadjian
© Sevan Selvadjian

Raymond Santo est un repenti. Cet ex-ingénieur en biotechnologie agricole qui travaillait pour le compte de la tentaculaire multinationale « Graine à dettes » est aujourd’hui un biobio, autrement dit : un biourgeois biohème.

Le lecteur, soucieux qu’il y ait un minimum de logique psychologique dans un texte, se demande donc et à juste titre 

: « Mais comment un employé du diable peut-il basculer du bio côté de la Force ?  »

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Monsanto – « Laissez-nous vous donner un coup de main »


Et bien c’est simple comme un coup de foudre.

Un soir dans un bar, Raymond aperçoit une jeune femme et, à la seconde, en tombe amoureux.
Un regard. Un sourire. Les voilà maintenant à la même table autour d’un verre.                                   

Il est aussi discret qu’elle est volubile. Elle s’appelle Gaïa et elle est membre active d’un mouvement anti OGM. Puis c’est à Raymond de s’ouvrir un peu, mais il n’ose lui révéler son exacte activité professionnelle de peur que leur histoire d’amour ne se termine avant même d’avoir commencé.          

Il lui apprend certes qu’il est ingénieur, mais reste évasif quant au domaine et surtout sur l’identité de ses employeurs. La soirée suit son cours, en apesanteur, là où il pleut des roses, où les anges jouent de la mandoline, où le brouhaha qui les entoure n’est que miel dégoulinant sur une pâtisserie aux amandes, là où le bouquet final se termine à la verticale. 

Deux mois passent et tandis qu’ils filent toujours le parfait amour, un soir, Gaïa lui fait une importante révélation : en réalité elle ne s’appelle pas Gaïa mais Odette ; alors Raymond, confidence pour confidence,  lui « Jean Schultheilise » à son tour son véritable métier et pour qui il travaille.

Les deux amants sont sous le choc. Raymond d’abord, car passer de Gaïa à Odette équivaut pour lui à abandonner le caleçon Armani pour le slip kangourou ; quant à Odette, elle ne s’est jamais sentie aussi proche de Rosemary’s baby et pour rien au monde ne désire un enfant de ce Lucifer.                            

Mais l’amour est capable de franchir les plus hauts sommets, ceux-là mêmes que le réchauffement climatique n’a pas encore réussi à faire fondre et c’est ainsi que les deux tourtereaux trouvent un accord : Odette fera les démarches pour changer officiellement de prénom et s’appeler définitivement Gaïa, tandis que Raymond démissionnera de « Graine à dettes » et mettra son savoir en ingénierie agricole au service de l’agriculture biologique et durable.

 Neuf mois plus tard, arrive ce qui devait arriver : Gaïa et Raymond donnent naissance à une petite AMAP. Même si Gaïa, institutrice en moyenne section à l’école Pierre Rabhi d’Aubenas, vient aider son compagnon dès qu’elle le peut, c’est Raymond qui gère l’AMAP et toute son organisation : rencontre avec les producteurs locaux, adhérents, clients, gestion, administration, etc, etc.

Le lecteur du début soucieux qu’il y ait un minimum de logique psychologique dans un texte, se pose maintenant une autre question :  « Mais comment s’organise la journée d’un néo biobio ? » Et l’auteur de répondre,  chronologiquement.

LE RÉVEIL : Fini le radio-réveil et ses pollutions électromagnétiques mais aussi sonores qui déchirent soudainement le silence petit-matinal avec ses «KARGLASS RÉPARE, KARGASS REMPLACE …» pour n’en citer qu’un.

«MAIS Y VA PAS FERMER SA GUEULE !» … terminé donc ces excès de rage dès l’ouverture des paupières, place au réveil serein, en parfaite harmonie avec la nature, place au réveil réglé sur le chant du coq, même les week-ends et jours fériés : «COOOCORRRRRICOO, COOOOCORRRRICOO » MAIS Y VA PAS FERMER SA G… ah oui c’est vrai, c’est un réveil naturel, j’ai rien dit.                                                                                                                                        

Alors mon Raymond chéri, c’est pas plus agréable d’être réveillé comme ça hein ?                                 

Si, si mon poussin. Euh à propos, et si ce soir je nous faisais un coq au vin ?  

LA DOUCHE : Après avoir recouvert d’une petite pelletée de sciure proportionnelle au petit pipi matinal dans les toilettes sèches, Raymond prend sa douche à l’eau glacée puisque les cellules photovoltaïques intégrées à la toiture chauffe bien l’eau du ballon … mais uniquement quand il y a du soleil ; malheureusement Râ est parti se reposer dans le sud et il fait gris depuis plus d’un mois.  Raymond se gèle donc les  pruneaux raisins secs, alors pour se réchauffer un tantinet il se frotte vigoureusement le corps avec son savon d’Alep cuit au chaudron. Jamais Raymond n’a été aussi propre que depuis qu’il se lave écolo.

AB productionsUne fois enfilés ses vêtements issus du commerce équitable, et juste avant que Gaïa ne s’en aille pour l’école à vélo, notre couple biobio se rend dans le jardin pour effectuer la levée du drapeau vert en écoutant religieusement Bernard Minet, compositeur AB production de l’hymne officiel écolo : Bioman.

Garde-à-vous !

« Moitié homme, moitié robot,                                                                                                          

Le plus valeureux des héros,                                                                                                

Bioman, Bioman,                                                                                                                  

Défenseur de la terre,                                                                                                             

Comme un arc-en-ciel courageux,                                                                                           

Rouge, rose, vert, jaune et bleu,                                                                                           

Bioman Bioman, Héros de l’univers… »

Repos !

Après le coq, la douche glacée et la levée du drapeau, Raymond est maintenant au taquet, prêt à partir au boulot. Mais juste avant, il plâtre son estomac avec un bon gros bol de flocons aux 5 céréales qui demandera plus tard cette fois, une bonne, pour ne pas dire une grosse, pelletée de sciure.

AU BOULOT : Pour son AMAP, Raymond a trouvé un lieu de distribution en dehors de la ville, à 15 kilomètres. Chaque jour il doit donc prendre la voiture, mais qui dit voiture, dit pollution et dépenses, alors son esprit ingénieux a inventé un nouveau concept : le bio-voiturage.

Avec 3 voisins qui travaillent aussi hors agglomération, ils prennent une seule voiture mais contrairement au co-voiturage, le conducteur n’a pas besoin de démarrer puisqu’elle avance grâce aux 3 autres qui poussent derrière.

Les avantages : pas de pollution, économie d’énergie, et exercice physique quotidien pour les pousseurs.

Inconvénients : trouver un déodorant bio hyper efficace parce qu’arriver au travail, après 15 bornes d’efforts intenses, olfactivement parlant, ça craint du boudin, et surtout trouver chaque jour de nouveaux pousseurs, car les types font ça une fois, pas deux .

A MIDI : Au choix : Flan de carottes, taboulé de quinoa rouge, smoothies aux légumes, steak de soja  avec moutarde au grains de raisins blancs pilés à la Sénégalaise et en dessert, un sorbet à la betterave.         

FIN DE JOURNÉE : Retour à la maison en voiture, mais faute de pousseurs, tout seul cette fois.   Heureusement que la route du retour n’est que de la descente. Arrivé chez lui, Raymond utilisera comme d’habitude son portable équitable, entendez son pigeon voyageur, et cherchera encore et encore  3 pousseurs pour le lendemain.

A DINER : Une soupe au rubataga /chou/ céleri /topinambours et une tisane détox.
Ensuite, tandis que Gaïa bouquine « Le guide des fleurs de Bach », Raymond lave la vaisselle à la cendre.

DORMIR : S’ils se lèvent au chant du coq, ils se couchent avec les poules ; il est donc 20h 30 quand notre couple au rythme « gallinacéesque » va se coucher.

Mais avant de s’endormir, Raymond adresse toujours une prière à Saint Léonardo Dicaprio pour le remercier de son investissement au service des grandes causes écologiques, alors que de son côté Gaïa récite un petit Ave Marion Cotillard.                                                                                          

Et c’est donc après ce bio jour que Raymond plonge enfin dans un sommeil réparateur où il rêvera de coq au vin, de douche chaude et de périphérique aux heures de pointe fleurant bon le dioxyde de carbone, tandis que Gaïa souhaitera bonne nuit à ses plantes germées et jettera un dernier et tendre regard à son lombricomposteur d’intérieur, où s’ébattent dans la joie et la bonne humeur ses Eisenias chéris, dévoreurs de déchets ménagers.

                                                                                                 ZI HINDE

Signé © Franck Le Henry

Illustration de Une  © Sevan Selvadjian
https://www.facebook.com/sevan.selvadjian

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